mercredi 8 octobre 2014

Petit tour d'horizon des nouveautés (automne 2014)

   Le mois de septembre s'annonce toujours riche en actualités pour le petit monde de la parfumerie. Lancements en tous genres, Salon Pitti qui se tient à Florence, Rives de la Beauté:  les occasions de découvrir de nouvelles fragrances ne manquent pas. Parce qu'on ne sait parfois plus où donner du nez, petite "smell-list" de rentrée pour mieux s'y retrouver (oui début octobre, pour moi, c'est encore la rentrée). 

 
  La Trilogie des Humeurs est une série de fragrances un peu à part au sein des Liquides Imaginaires. Tout droit sortis de la théorie d'Hippocrate, ces élixirs capturent nos états d'âme pour mieux les exalter, se penchant sur notre tristesse, caressant notre mélancolie... Pour éveiller nos envies de séduction, Phantasma nous met l'eau à la bouche avec un accord original de noisette. Parée de touches vertes pour un effet naturel, celle-ci s'habille des accents foin du narcisse, sur fond boisé (santal). Une gourmandise qui sait surprendre!

    Pour la rentrée, Coco Noir de Chanel se dévoile dans une version extrait. Ici le fruit se fait plus mûr et moins gourmand, laissant plus d'espace au coeur floral (rose, jasmin et géranium). Si le narcisse est toujours présent avec ses tonalités foin, cette interprétation souligne la dimension orientale de l'eau de parfum, les accents chyprés du patchouli joliment arrondis de vanille et fève tonka. Une facette très musquée s'impose également dans l'évolution. Chanel nous livre donc une vision plus noble, mystérieuse et affirmée de son Coco Noir, plus "femme" en quelque sorte.


 

   Vapeurs alcoolisées, univers teinté de bois et de cuir... Pour peindre l'atmosphère d'un fumoir pour gentlemans,  l'Architect's Club d'Arquiste use de la vanille et ses facettes liquoreuses, afin d'évoquer la rondeur chaleureuse d'un rhum. Les agrumes, les épices froides et les notes aromatiques viennent twister l'accord ambré de verdeur et de tonalités plus sèches, puisant dans l'amertume de certains cocktails. Dans la veine de l'Eau Duelle de Diptyque (que j'aime beaucoup), cette vanille s'enivre d'une dimension plus liquoreuse, sur un fond boisé fumé, pour nous transporter dans ce Club privé de l'Hôtel Claridge, en plein coeur de Londres,  qui a inspiré la marque.

  Avec French Kiss, Guerlain introduit un nouveau chapitre au coeur de la collection des Elixirs CharnelsInspiré du fameux rouge à lèvres de la maison, Kiss Kiss, ce parfum emprunte à La Petite Robe Noire sa cerise, ici moins gourmande, et à Lipstick Rose de Frédéric Malle son côté cosmétique et pimpant (rose, violette, iris, framboise). Oscillant entre l'espièglerie du premier, et le charme rétro des notes poudrées (très guerlain),  ce French Kiss est charmant dans son genre, un seul regret: que les gourmandises raffinées se fassent si rares (et de fait, coûteuses)  sur les linéaires des parfumeries.

   La maison de parfum Atkinsons était réputée pour ses colognes et ses produits de soin au 19e siècle à Londres. Dans la collection de cette maison fraîchement relancée, c'est l'Odd Fellow Bouquet qui m'a le plus séduite. A l'image des Ambre NarguiléBack to Black et autres tabacs miellés, ce parfum marie les arômes de tabac amsterdammer aux épices et aux notes ambrées du labdanum, mais renouvelle le genre avec une facette poudrée (très héliotrope) qui lui donne un charme particulier. Avec sa tenue impeccable et son sillage généreux, (peut-être un peu trop: bois ambrés et notes gourmandes), cet Odd Fellow Bouquet est un parfum à compliments.

   J'ai déja dit tout le bien que je pensais de La Panthère de Cartier ici, mais puisque le parfum s'est enrichi d'une concentration extrait pour la rentrée,  me voici presque "obligée" d'en parler à nouveau. La construction chyprée m'a semblé plus marquée, mais c'est surtout le caractère animal qui est au coeur du propos. Le félin devient "sauvage", avec des notes musquées plus intenses, qui "feulent"  dès les notes de tête. Le parfum s'adoucit dans l'évolution, petit à petit les rugissements se font miaulements. (Pour ne rien gâcher au plaisir, cet élixir s'offre un flacon sublime en guise d'écrin).





   Black Orchid est de ces parfums que je ne porte pas mais que je trouve intelligents. Ses notes flatteuses en font un parfum à succès, tout en étant intéressant sur le plan olfactif avec son identité affirmée et très facettée. Tom Ford réinterprète ce parfum séducteur à travers une version moins "vénéneuse" et troublante, mais qui gagne en douceur et en rondeur: Velvet Orchid. Un aspect liquoreux s'est glissé dans la composition, tandis que la facette fruitée est, semble-t-il,  moins présente. La fragrance est plus baumée, plus poudrée. Ni mieux, ni moins bien, Velvet Orchid révèle simplement un autre visage de son aîné, sans trahir son adn pour autant.

  Expression ultime de la patte Ellena, Cuir d'Ange, le petit dernier des Hermessences, esquisse un cuir duveteux et caressant. Il s'agit pourtant plus d'un vrai cuir que d'un daim, mais celui-ci se pose en douceur sur la peau, avec son iris et sa violette poudrée. Ce Cuir d'Ange puise un brin d'animalité dans les notes florales du jasmin, tout en restant d'une extrême finesse, comme un voile de cuir en quelque sorte. Si l'auteur explorait déja ce thème avec Kelly Calèche, à mon nez ce serait plutôt avec l'Eau de Narcisse Bleu que la fragrance partage des traits communs. Brillant, d'une élégance rare.

  Après Paradis Perdu,  le Studio de création Flair signe pour la seconde fois un parfum pour Frapin, Nevermore. Créé par Anne-Sophie Belaghel, ce dernier s'inspire d'un poème éponyme d'Edgar Poe, dont l'univers sombre et torturé se traduit olfactivement par un parfum un brin dérangeant, puissant et polarisant. Une rose centifolia jaillit dès l'envolée du parfum, un peu dure, métallique, poussée par les aldéhydes. Elle se pare de notes épicées (muscade, poivre, safran) pour se faire mordante. La fragrance revêt en fond les notes boisées-ambrées de l'ambroxan, du karanal, du santal et du cèdre. Enigmatique et intrigant.

   Elisabeth de Feydeau enrichit sa gamme de bougies Arty Fragrance  (inspirées de l'époque faste du Château de Versailles), d'un parfum, Le Rêve de La Reine. A l'image de Marie-Antoinette qui voulait "mettre le Trianon en flacon", la créatrice et historienne a imaginé une fragrance autour de la rose de mai, légèrement verte et fruitée, (framboise), résolument poudrée (iris, violette), sur fond arrondi de fève tonka et de muscs. Classique, féminin à l'extrême, et en cohérence totale avec l'univers de la marque.

    Pour finir cette playlist olfactive en beauté, sachez que Musc Tonkin a réintégré la gamme de Parfum d'Empire, dans une concentration eau de parfum très proche de l'esprit animal, charnel et audacieux de l'extrait. A défaut de pouvoir découvrir la 6eme création d'Olfactive Studio (il semblerait que des soucis juridiques liés à son nom retardent sa sortie en France), nous pouvons patienter avec sa version bougie, Ombre Indigo: une tubéreuse lovée dans un fourreau cuiré et gourmand.



samedi 6 septembre 2014

Oeillet Bengale, la fleur ardente d'Aedes de Venustas

  Epicée, ambrée, pourvue de nuances subtilement fleuries et solaires.... La dernière création d'Aedes de Venustas, Oeillet Bengale,  a bien des choses à dire.  
   Mais avant de vous révéler tous ses secrets, quelques lignes pour re-situer le contexte autour de cet   oeillet composé par Rodrigo Flores-Roux. 

Aedes de Venustas est une boutique bien connue des perfumistas à New York: on l'aime autant pour son style baroque inimitable que pour sa sélection pointue de fragrances. Les propriétaires de ce "temple de la beauté" new-yorkais se sont déja aventurés dans le domaine de la création, à travers un partenariat avec L'Artisan Parfumeur.  Ils ont par la suite décidé de créer leur marque, éponyme, avec deux premières créations très réussies: une rhubarbe fusante sur fond boisé, imaginée par Bertrand Duchafour, puis un iris carotte aux accents boisés presque cuirés,  "Iris Nazarena", façonné par Ralph Schwieger. Cet Oeillet Bengale, sorti l'été dernier, est donc le 3ème opus de la collection, et ne déroge pas à l'esprit de finesse et de qualité qui semble caractériser les parfums de la maison. 

   Notons, au passage, qu'il est assez risqué pour une marque de se lancer dans la création d'un oeillet de nos jours. Si cette fleur s'est invitée dans nombre de nos classiques (L'Heure Bleue, Tabac Blond, L'Air du Temps, Opium, Eternity...), elle est aujourd'hui souvent perçue comme surannée, mais surtout ses inflexions épicées aux notes de clou de girofle en font un défi créatif en raison des restrictions européennes: l'usage de l'eugénol, la molécule qui donne sa senteur particulière au clou de girofle et qui se trouve naturellement présente dans l'oeillet, est actuellement fortement limité par les lois. (Il semble d'ailleurs, qu'ici, le parfumeur ait contourné l'interdiction grâce à l'emploi de l'iso-eugénol, moins sévèrement réglementé si l'on en croit le blog Grain de Musc). 

  

C'est d'abord une bouffée poivrée qui vous saute au nez à la première vaporisation de la fragrance.  Un axe épicé, que forgent le poivre, la cardamome et la cannelle autour du clou de girofle tout au long de la composition. Une sensation que vient prolonger le safran avec ses tonalités épicées et orientalisantes.  Pourtant, Oeillet Bengale m'inspirerait plutôt une sorte de "douceur piquante", puisque ses atours corsés sont ponctués de notes florales. On retrouve ici un effet poudré qu'appuie la rose (l'autre composante olfactive de l'oeillet), mais aussi une langueur solaire, qui mêlée aux épices, pourrait rappeler celle d'un lys: à se demander si l'ylang-ylang ne s'est pas glissé subtilement dans la composition. La vanille vient adoucir de ses notes baumées les volutes pimentées du parfum dans un effet très suave, tandis que le labdanum y dépose ses lueurs ambrées, achevant de faire de cet oeillet une fleur chaude et brûlante, à l'image d'un "feu de Bengale". 

   Pour autant, malgré ses contours détonants, cet Oeillet Bengale sait aussi se faire civilisé: son sillage subtil et sans lourdeur aucune permet de se délecter de son charme piquant sans provoquer d'incendie olfactif....  Sensuelle, jamais désuète,  la composition de Rodrigo Flores-Roux vient habiller d'une vision moderne une fleur au look plutôt rétro,  et nous confirme qu'Aedes de Venustas est une maison au souffle très créatif. 







  

vendredi 29 août 2014

Les parfums Le Galion font leur come-back !

     Comme vous l'avez sûrement lu ici et , la maison Le Galion revient sur le devant de la scène.  Celle qui fût célèbre jusque dans les années 60, vît le jour sous la houlette du parfumeur Paul Vacher (à qui l'on doit entre autres Arpège de Lanvin et, plus tard, le fameux Miss Dior). Brumes, Bourrasques ou Snob furent autant de noms qui ont peuplé le passé prestigieux de la belle endormie, qui prît son envol dès 1936, avec Sortilège, un floral aldehydé qui reste sans doute le plus connu de la maison, encore des décennies plus tard. 

 
 Tombée en désuétude dans les années 80, cette marque renaît aujourd'hui de ses cendres grâce à la curiosité de Nicolas Chabot, qui s'est pris de passion pour son histoire. Dans un contexte où les griffes anciennes ne cessent de refleurir, pour s'imposer sur le marché dit de la "Haute Parfumerie" (à plus ou moins bon escient d'ailleurs),  sa ténacité à mettre tout en oeuvre pour faire revivre Le Galion semble tout à fait légitime, surtout pour une maison dont la preuve de l'existence d'un passé glorieux n'est plus à faire.

   Parmi les 9 fragrances ressuscitées, on trouvera une Tubéreuse délicate et fraîche, un Iris aux résonances légèrement fruitées, un 222 très boisé et épicé, un Sortilège poudré, fleuri, aux effluves amandés (mimosa) et au coeur traditionnellement composé de rose, d'ylang-ylang et de jasmin, mais surtout une certaine Eau Noble et un Spécial Gentleman qui ont plus particulièrement retenu mon attention.

   Patrice sur son blog Musque-Moi a déja dit tout le bien qu'il pensait de cette Eau Noble, et on ne peut qu'aller dans son sens: cette fragrance de facture plutôt classique dans la veine d'une Eau Sauvage est d'un chic emprunt de sobriété et de bon goût. Une envolée un peu cologne, aux notes hespéridées (citron, mandarine, bergamote), soutenues du vert du galbanum et des traits aromatiques de la lavande, qui va se complexifier à mesure que s'installe la sauge sclarée au coeur du parfum et que se dessine un fond chypré (mousse de chêne, patchouli) aux effets presque cuirés. L'élégance se résume souvent à une apparente simplicité...


Special for Gentlemen m'a également séduite, peut-être parce que son registre olfactif vient flatter mes goûts personnels: un ambré à l'ouverture hespéridée et aromatique, un côté un peu fougère qui s'alanguit dans les baumes: une création qui fait un clin d'oeil à Jicky à mon nez, voire pourquoi pas à un Mouchoir de Monsieur (Guerlain).  Bergamote et lavande en tête, géranium en coeur, arrondi des facettes balsamiques de la cannelle: le tout s'enroule dans le labdanum et la vanille, sans oublier une pointe de castoreum pour apporter un peu de velouté et de richesse animale à la composition. Une composition au sillage puissant qui pourrait bien plaire aux amateurs du genre...

  D'autres fragrances complètent ce lancement: Whip, Snob, Rose... Mais je vous laisse découvrir tout ça par vous-même, chez Jovoy ou chez Colette.




dimanche 10 août 2014

Parfums Profumum Roma: un peu d'Italie dans nos flacons (en ce pluvieux mois d'août parisien...)

    La marque italienne Profumum Roma fait son nid, doucement mais sûrement,  dans le paysage de la niche française. C'est pourquoi j'avais envie aujourd'hui de revenir plus en détails sur cette maison, à découvrir (ou  redécouvrir)  à la Scent Room du Printemps Haussman.


  Sa gamme riche en fragrances gourmandes m'avait d'abord fait passer mon chemin sans m'y attarder plus que cela.  Néanmoins au fil des mois, j'ai appréhendé la gamme plus attentivement et plus d'une fragrance a retenu mon attention. Comme je l'avais déja écrit ici, Arso est un parfum qui mérite le détour,  dans le genre résineux, boisé et cuiré. Comme Poivre Bleu, Suavissima m'a rapidement séduite, avec sa grâce toute féminine, son poudré à souhait, son coeur teinté de fleurs blanches, son fond baumé. Un Teint de Neige de Villoresi qui aurait croisé un N°22 de Chanel en quelque sorte, c'est du moins la vision que j'en ai. Quant à Acqua Di Sale, c'est sans doute l'une des fragrances qui dépeint le mieux l'ambiance solaire d'une promenade en bord de mer.

  Parfums hyper concentrés, sillage hors-normes, tenue irréprochable... Des qualités, la marque Profumum Roma n'en manque pas. La gourmandise de certaines de ses fragrances y est  abordée d'une manière bien plus réjouissante que le font les jus qui inondent régulièrement les linéaires des parfumeries. Point de patchoufruit, un peu d'éthyl maltol mais sans excès. Ici le gustatif est là pour servir un souvenir,  des moments de vie, et se fait le plus souvent assez réaliste dans ses évocations. Ce n'est pas forcément mon registre,  mais le travail est joli et nous emmène sur d'autres territoires que les sempiternerls bonbons haribo. Ici c'est l'esprit d'un dessert iconique de l'Italie que l'on retrouve, là une fleur d'oranger délicatement chocolatée...

   J'adore la vanille mais je la préfère généralement associée aux bois, aux notes poudrées ou liquoreuses, plutôt qu'aux notes sucrées. Pourtant je trouve Dulcis in Fundo jubilatoire et assez craquant dans son style. Hymne à ce dessert emblématique de l'Italie, ce parfum s'articule autour d'un axe assez simple: une envolée hespéridée (mandarine, citron) sur un fond très vanillé. Il me semble  également y déceler du néroli, tout comme la vanille a probablement été poussée dans ses atours gourmands par la vaniline, l'éthylvaniline, voire une touche légère d'éthylmaltol. Pour autant je trouve ce parfum bien moins cheap ou écoeurant que nombre de sucreries que l'on trouve sur le marché. Peut-être parce qu'il évoque une vraie pâtisserie, jusque dans sa texture, à tel point qu'on la sensation très réaliste de sentir un gâteau qui sort du four, avec tantôt l'image d'une madeleine citronnée, ou d'une vanille légèrement brûlée et caramélisée. Loin des bonbons et autres arômes alimentaires dont s'inspire la parfumerie mainstream.  Si je devais m'aventurer sur le terrain régressif d'une gourmandise totalement assumée, c'est sans doute l'un de ceux que je choisirais.

 
 La collection de Profumum Roma s'est dernièrement enrichie d'une nouveauté, Sorriso, qui fait elle aussi la part belle aux notes gourmandes: orange amère et chocolat s'enveloppent ici d'une facette un peu liquoreuse et amandée. Il serait toutefois dommage de réduire cette gamme aux tonalités sucrées: les bois, les notes arômatiques, la figue ou les bouquets floraux sont autant de territoires qu'a également exploré la marque au cours de ces dernières années.

 



dimanche 6 juillet 2014

Trois fragrances enrichissent la collection Héritage: Patou revient à ses premières amours.

    La maison Jean Patou a décidément choisi de renouer avec son passé. La collection Héritage sortie l'an dernier témoignait en effet de cette volonté, mettant à l'honneur des produits cultes de la marque, à l'image de la réédition de Chaldée.  

    L'année 2014 n'est pas anodine dans l'histoire de Jean Patou puisqu'elle sonne le centenaire de la maison. Un anniversaire que la maison célèbre en inaugurant un nouvel écrin au 9, rue Saint-Florentin, marquant ainsi un retour aux sources, ( retrouvant ainsi son adresse initiale). A cette occasion, Patou enrichit aussi la collection Héritage de trois fragrances, créées par Henri Alméras en 1925, aujourd'hui réécrites par Thomas Fontaine, le parfumeur maison. Trois parfums qui révèlent le côté visionnaire du couturier puisqu'ils avaient été, pour la première fois, pensés pour 3 types de femme, une blonde, une brune et une rousse. Trois créations qui illustrent aussi les temps forts de l'amour, de la séduction, Amour Amour, à l'incertitude  (Que Sais-je) jusqu'à l'abandon (Adieu Sagesse). 


    Seul Amour Amour a été rebaptisé, son nom appartenant désormais à L'Oréal (Amor Amor, Cacharel). Celle qui s'appelle désormais Deux Amours est la fragrance originellement dédiée aux blondes. Ce floral poudré vert au style classique, élégant et intemporel, emprunte à la signature maison son traditionnel coeur de rose et de jasmin, en l'associant à la verdeur de la tubéreuse. La fleur d'oranger  et l'yang-ylang se mêlent également au bouquet floral crémeux, avant qu'il n'évolue sur un fond plus boisé, assez santalé. 

  Que Sais-je se voulait un parfum de brune, avec son aura troublante de chypre fruité. Quelques années après le lancement de Mitsouko, celui-ci en reprenait le thème olfactif, dans un esprit que je trouve plus proche d'un Femme de Rochas, comme s'il préfigurait de ce grand chypre fruité qui allait voir le jour par la suite. (Il rappelerait presque les effluves boisés fruités et épicés de la patte Lutens, ce qui n'est pas dénué de sens puisque Féminité du Bois reprend en quelque sorte une trame initiée par Femme, précisément). Evoquant cette tension propre aux émois amoureux et aux questionnements, Que Sais-je ajoute une note de pêche vineuse à la structure du chypre, la pimente d'un cumin animal, sur fond de patchouli, mousse de chêne et notes ambrées. Ce parfum qui s'éloigne pourtant de ma famille de prédilection m'a enthousiasmée, et ravira les amateurs de vintages puisqu'apparemment il évoque très fidèlement l'original. 

  Le dernier volet de cette collection rend hommage aux rousses, couleur chatoyante où Jean Patou y voit les lueurs de l'abandon. Le jasmin et la tubéreuse, (voire, peut-être de la fleur d'oranger),  invitent le gardénia au coeur du parfum, rehaussé des notes fruitées de la fleur, ici amenées par une rhubarbe (acétate de styrallyle), à l'effet vert croquant. Une touche de narcisse en fond apporte ses tonalités humides et foin à la composition. Quelques notes épicées et une facette légèrement poudrée achèveront de compléter cette représentation du gardénia, un des pionniers du genre dans les années 20. Radieux,  ce parfum de construction classique a pourtant quelque chose de très actuel, moderne, en raison notamment de son sillage très lumineux. 

   D'un bout à l'autre, ce nouveau chapitre de la collection met du baume au coeur et illustre une manière intelligente de continuer à narrer l'histoire d'une marque au passé prestigieux. 

#JeanPatou #collectionHéritage #lancement #patrimoine



jeudi 8 mai 2014

Si l'ADN de Guerlain m'était conté...


     Je suis presque sûre qu'au fond de chaque perfumista, en herbe ou averti, sommeille un vieux Guerlain. Un Shalimar, un L'Heure Bleue, un Jicky ou un Mitsouko: autant d'effluves qui ont laissé une forte empreinte olfactive dans l'entourage de celui ou celle qui les portait, en éveillant ainsi leur curiosité et leur goût pour l'odorat. 

     Leur sillage en a ainsi rendu addict plus d'un, au point de déchaîner les passions et de crier au scandale lorsque la moindre réglementation de l'Ifra vient en affecter la beauté. C'est qu'un amateur de Guerlain est exigeant, guettant le moindre changement dans l'évolution de son parfum préféré. Mais au fil des rencontres avec la marque (je pense notamment à Sylvaine Delacourte qui avait ouvert le dialogue voici quelques années),  les passionnés ont compris que ce phénomène dépassait souvent les parfumeurs, relevant des lois qui les obligent à se livrer à un véritable casse-tête chinois pour rééquilibrer les formules des fragrances anciennes. Si certaines maisons en profitent pour lifter discrètement leurs parfums au passage, d'autres préfèrent s'essayer à restituer leur grandeur avec respect. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que le nez maison  Thierry Wasser  et son assistant Frédéric Sacone prennent cet exercice très à coeur.


  Outre les reformulations particulièrement réussies dont on a fait les éloges un peu partout ces derniers temps, Guerlain propose à ses aficionados des reconstitutions de parfums pour une grande partie oubliés, (mais pas que), en les repesant sous leur formule originale et avec les matériaux d'époque dont on dispose encore, dans la belle salle des boiseries de sa boutique des Champs-Elysées. Un rendez-vous (gratuit) à ne pas manquer pour les fans de la maison, que nous avons pu vivre de manière privilégiée. "Guerlain et les blogueurs, à table" nous lançait donc Frédéric Sacone le 26 avril dernier:  une matinée de rêve à passer en revue tous ces trésors, sous les explications détaillées de Thierry Wasser, ponctuées des anecdotes d'un historien connaisseur.

    Une des choses que j'aurais retenues de cette matinée, c'est que l'aura d'antan d'un Jicky ou d'un Shalimar ne se résume pas tant à la richesse de ses notes animales, qu'à la bergamote qu'on utilisait alors. Tel un fil rouge dans les créations de Jacques Guerlain, on la retrouve dans grand nombre de ses parfums en note de tête. Or celle que l'on connaît aujourd'hui (et que j'aime néanmoins beaucoup), est déterpéinée, débarrassée de ses molécules allergisantes, mais aussi de ses aspérités et de sa force. Elle a perdu de ce "croquant" qui évoque l'écorce du fruit, de cet effet très zeste qui vous saute au nez, de son côté presque orange confite.  Or c'est justement cette puissance qui permettait de donner de l'allant et du volume aux notes de tête, harmonisant et équilibrant ainsi la composition, adoucissant et enveloppant alors l'animalité des muscs et autres costus des notes de fond. Avec une bergamote plus "maigre", celles ci ressortent plus et se font parfois plus criardes, le parfum perdant alors de son équilibre et de sa rondeur.

   Un autre élément va revenir en filigrane tout au long de ce pélerinage olfactif: les muscs nitrés. Aujourd'hui interdits, et le plus souvent reproduits par la synthèse, ils ont peuplé de leurs notes à la fois rondes et fauves la plupart des parfums du début du siècle. Or si l'on prête souvent à la vanille le rôle clef de la fameuse guerlinade (moi la première), c'est oublier l'ampleur chaleureuse et souple que ces muscs offraient à la signature maison. Au fil de trésors ressuscités, on saisit que Jacques Guerlain aimait beaucoup les muscs, immisçant leur facettes charnelles dans chacune de ses créations. Il travaillait alors beaucoup alors avec les teintures, notamment pour le musc (travail qui consiste à faire infuser le musc dans l'alcool). Exercice avec lequel renoue aujourd'hui Thierry Wasser, lui permettant de respecter les limites de l'IFRA tout en redonnant un peu de cette texture généreuse aux classiques de la marque.


Au fûr et à mesure que j'écris, la touche imprégnée de Shalimar 1925 emplit la pièce de ses baumes  ambrés mais aussi, on l'oublierait presque aujourd'hui, musqués et cuirés. Car cette pesée telle que l'a conçue Jacques Guerlain à l'origine ne se contente pas d'un accord bergamote-vanille. Elle est riche en notes cuirées et fumées où perce le costus (aux notes animales, grasses un peu sébum), et se fait presque fourrure.  D'autres parfums reconstitués comme à l'époque m'ont marquée, à l'image de Jicky que j'ai trouvé sublime, formulé ainsi. Tout est à sa place, entre lavande, géranium et bergamote en tête, un coeur fleuri piqué par des notes épicées de cannelle, sur ce fond rond, douillet et baumé, vanillé mais aussi musqué et animal. De celui-ci au Mouchoir de Monsieur, en passant par le Chypre de Paris,  émerge une filiation évidente qui nous mène tout droit à Shalimar. La fraîcheur hespéridée et arômatique et le fond ronronnant d'un Jicky ou d'un Mouchoir de Monsieur esquissent l'accord principal de Shalimar,  les notes cuirées et fumées (bouleau, opoponax, calamus) du Chypre de Paris en signent le fond.

                                             crédits photos: Patrice de Musque-Moi

    Sillage, Fleur de Feu, Cachet Jaune, A travers champs, Candide Effluve, Voilà pourquoi j'aimais Rosine...   Autant de noms et d'effluves inspirés qui composent le coffret de cette cuvée "non-IFRA" que Frédéric Sacone nous a concocté, (geste très touchant), sachant qu'il n'y a que des fous passionnés pour l'apprécier à sa juste valeur. J'espère revenir ici prochainement pour évoquer quelques unes des 25 merveilles que nous avons pu sentir et découvrir ce matin là.
Un grand merci à l'équipe Guerlain, qui continue de nous faire rêver en faisant vivre son patrimoine.

(Et un gros merci à Patrice Révillard de Musque-Moi pour les très jolies photos qu'il m'a fournies).  

lundi 10 mars 2014

Coup de coeur: La Panthère de Cartier nous envoûte le 15 mars prochain.

  Cette nouvelle vous aura peut-être échappé mais n'aura pas laissé la blogosphère indifférente: ce samedi 15 mars, Cartier nous dévoilera son nouveau grand féminin: La Panthère.  
   
   Celle qui symbolise depuis longtemps l'univers du joaillier à travers ses montres et ses bijoux, avait déja inspiré un parfum, Panthère, dans les années 80, aujourd'hui disparu, avant d'illustrer un superbe film publicitaire voici deux ans. Le félin mythique nous revient cette année à travers La Panthère, une fragrance composée par Mathilde Laurent, qui a usé de toute la finesse de sa patte créative pour exprimer la féminité, la sensualité et le "racé" de cet animal dans un flacon. 

  Vous l'aurez peut-être déja lu ici et là sur les blogs, mais  le sillage de La Panthère est saisissant en ce qu'il procure vraiment cette sensation d'un félin ondoyant qui rôde, vient, s'éloigne et revient inlassablement. Tel un jeu de cache-cache, le parfum semble apparaître et réapparaître par vagues, à pas feutrés mais bien présents, avec l'agilité d'un chat.

    Les premières volutes révèlent d'emblée un sillage chic et raffiné, propulsé par le montant des aldéhydes aux nuances métalliques presque sanguines, arrondies du velouté d'une pêche et de la robe dorée d'un abricot sec. Loin de tout effet alimentaire, cette première envolée fruitée se fait subtile et délicate,  tandis que se dessine doucement le contour d'un gardénia en filigrane. 
   Ici les fleurs blanches ne sont pas solaires et exotiques, on serait plutôt dans la féminité charnelle du pétale et de sa texture duveteuse. Les notes chyprées du patchouli et de la mousse de chêne tireraient même plus le gardénia vers ses racines végétales, nuancées toutefois de la clarté et de la lumière de la fleur. Je décèle aussi une rose en arrière-plan, sans savoir si c'est c'est une impression ou si elle est réellement présente dans la composition: comme le gardénia, on distingue l'ombre ou la silhouette mais pas vraiment l'image. Tout au long de son évolution, le parfum va jouer des contrastes,  des fruits teintés de suc à la structure altière du chypre floral, et se faire mystérieux en multipliant des effets de matières tactiles mais insaisissables. Le fond va enfin s'alanguir dans un velours musqué et chaud, quelque part entre douceur et élégance. 


 Tout en mêlant le patchouli aux fruits jaunes,  cette composition ne tombe jamais dans l'écueil du"patchoufruit" (à la fameuse recette de patchouli et fruits sucraillons  sur lit -géant- de caramel).  La Panthère redonne ici au néo-chypre ses lettres de noblesse.  Elle se fait très Femme en se parant des codes d'un chypre à l'ancienne,  tout en les ciselant d'une luminosité éthérée qui apporte une vraie modernité au propos. Tour à tour habillés et indomptés, ses effluves conjuguent la plénitude sensuelle et fauve des muscs cétones à l'aura sophistiquée et couture d'un grand classique.